Les évènements des violentes intempéries du dimanche 15 octobre 2000

En octobre 2000, Fully a été frappée par des intempéries d’une rare violence qui ont bouleversé la commune et tout le canton. Ces événements ont mis à l’épreuve la solidarité et la résilience de la population. Vingt-cinq ans plus tard, le souvenir de ces jours difficiles demeure, marqué autant par les dégâts subis que par la force collective et la générosité des habitants.
À travers ces lignes, nous souhaitons raviver cette mémoire, rendre hommage à celles et ceux qui se sont engagés sans relâche et rappeler combien la solidarité reste au cœur de l’identité fulliéraine. Pour cela, nous avons recueilli les témoignages de Joël Bessard, alors membre de la protection civile, et de Bernard Troillet, président de la commune à l’époque.
- Joël, comment as-tu appris la nouvelle des évènements du 15 octobre 2000 ?
Je pense que je devais participer à un cours de la protection civile et vu l’ampleur de l’événement, j’ai vite été mis dans le bain sans passer entre les gouttes.
- Quel était ton rôle dans la protection civile de Fullyà ce moment-là ?
À ce moment précis, j’avais effectué un cours à Grône pour être chef d’abris, et j’ai vite fait de mettre mon savoir-faire en pratique, car on devait réagir sans trop montrer de précipitations. En plus de la préparation des abris, mon collègue et moi avions pour mission d’avertir la population au moyen d’un haut-parleur et d’inviter les gens à rejoindre les abris en toute sécurité.
- Quelle a été ta première réaction en voyant l’ampleur de la situation ?
C’était impressionnant de voir cette coulée le lendemain et de voir jusqu’où elle s’est arrêtée. La TSR avait pu filmer en direct car ils étaient venus à la base pour la tentative de record du monde de la plus grande brisolée (le record a pu être validé le dimanche 29 octobre 2000 ndlr). Il n’y a pas eu de victimes humaines même si le mini zoo a disparu avec ses quelques animaux.
- Quelle était l’atmosphère dans le village à ce moment-là ?
Il y avait un peu de peur et d’appréhension. Il pleuvait beaucoup et le Rhône montait rapidement, en plus de cette coulée. Mais dans l’ensemble ça s’est bien passé. Les quelques habitants venus se réunir dans l’ancienne salle de gym de Charnot ont gardés le sourire, sachant qu’ils étaient entre de bonnes mains.
- Et enfin, dis-nous, en quelques mots, comment tu as vécu cet évènement ?
C’était quand même particulier ce qui arrivait dans notre commune. Cette coulée, en plus de fortes précipitations et de la montée rapide du Rhône. Avec quelques collègues nous avions peu dormi et le peu que nous avions pu, c’était sur des matelas posés à même le sol dans la salle de gym de Charnot. Et pour finir sur une note humoristique, des personnes m’avaient dit : « nous en tout cas, on dort sur la scène, car si le Rhône monte, on est en sécurités plus haut ».
- Bernard, tout d’abord, comment as-tu appris la nouvelle des évènements du 15 octobre 2000 ?
Dans le cas d’espèce, il ne s’agissait pas d’apprendre une nouvelle relative aux intempéries puisque nous les avions anticipées s’agissant des frasques du Rhône, de nos torrents et nos canaux. Nous pressentions un week-end difficile faisant suite aux fortes précipitations de la semaine. Ce week-end coïncidait avec la fête de la châtaigne. Bref, la vigilance absolue était mon principal souci.
- Quelle a été ta première décision en tant que président face à cette urgence ?
Outre la mise en alerte des divers services communaux (police, service technique et services industriels) j’ai pris l’option, le samedi en début d’après-midi, de mobiliser l’état-major de la protection civile et de mettre sur pied un service de piquet pour la surveillance du Rhône et des cours d’eau (torrents et canaux, lac supérieur de Fully). Au vu de l’évolution de la situation, ont suivi très rapidement la mise en alerte des sapeurs-pompiers et la mobilisation de l’état-major de la cellule catastrophe. Cet état-major de crise, placé sous le commandement de M. Pierre-Jean Roduit a fonctionné avec beaucoup de professionnalisme et de maîtrise dans la gestion des ressources humaines et des moyens techniques à engager. La montée en intensité des évènements à venir nous imposait une grande rigueur dans la gestion de la crise excluant d’emblée tout effet de panique.
- Comment se sont déroulées les premières heures de la crise ?
En fait, notre plan d’action allant jusqu’à l’évacuation de la plaine du Rhône était axé principalement sur une possible inondation de celle-ci à la suite d’un débordement, respectivement une rupture de digue. Nous étions prêts à faire face à cette éventualité. Comme nous l’étions d’ailleurs au niveau des risques inhérents à de possibles ravines pouvant menacer les villages.
La très grande surprise fut évidemment l’évènement EOS et la rupture de sa conduite, fait qui nous a été signalé le dimanche matin à 08.00 h. Nous ne pouvions connaître l’ampleur de ce phénomène ni ce qui allait advenir du village de la Fontaine. La surveillance s’est faite par hélicoptère et un groupe d’hommes a été transporté à Sorniot pour prendre toutes les dispositions utiles pour limiter la casse. Le risque de catastrophe étant trop important, la décision fut donc prise d’évacuer sans attendre le village de la Fontaine et les habitations sises à la route du Chavalard, jusqu’à Verdan. Le marché de la châtaigne fut également impacté par les décisions d’évacuation. Cela s’est déroulé entre 9 h. et 10 h. Pour moi, et sans doute pour mes collègues, l’annonce de la rupture de la conduite forcée a été le pire moment du week-end.
Par la suite, vers 11h30, et comme le niveau du Rhône montait toujours fortement, la décision fut prise d’évacuer totalement la plaine du Rhône sur les deux rives du fleuve.
- Y a-t-il eu des moments où tu as douté ou eu peur que la situation t’échappe ou échappe aux différents intervenants ?
Le seul moment de doute pour nous fut l’annonce de la casse sur les installations EOS. Si pour le reste, nous avions bien planifié notre possible engagement, la crise générée par le phénomène qui s’est invité, tel un hôte indésirable, depuis Sorniot m’a/nous a interloqué(s). Le travail d’une équipe soudée et la complémentarité des personnes qui la composent font que l’on passe très rapidement de la stupeur à la saine réaction. Dans ce cas, ce fut salutaire.
- Avec le recul, est-ce que tu ferais certaines choses différemment dans la gestion de la crise ?
Avec du recul, il est clair que je ferais certaines choses différemment. A ce titre, je pense que je n’ai/nous n’avons pas suffisamment pris en compte l’impact psychologique qu’une telle crise pouvait avoir sur les gens qui ont été déplacés, sortis de leur lieu de vie habituel. La création d’une cellule de soutien psychologique devrait être pensée pour les évènements à venir.
- Quelle leçon peut-on tirer de cet évènement ?
Il y a une leçon à retenir : la récurrence possible de tels évènements à l’avenir. Le réchauffement climatique (plus fort en Suisse qu’à l’étranger) nous confrontera à des épisodes équivalents voir plus grave, que ceux que nous avons vécus en 1987, 1993, 2000, 2024, heureusement sans perte humaine. L’importance des exercices d’évacuation doit être une priorité et leur fréquence accrue. Les structures d’accueil d’une population déplacée doivent être repensées selon la nouvelle carte des dangers valable pour notre commune et le canton.
- Et enfin, si tu veux expliquer comment tu as vécu cet évènement, en quelques mots.
A titre personnel, j’ai vécu ce week-end des 14 et 15 octobre 2000 ainsi que les jours qui ont suivi avec une intensité que l’on rencontre, fort heureusement, pratiquement jamais. Cela impose un contrôle total de soi. Les émotions personnelles passent au second plan. Le souci de l’Autre s’impose naturellement. L’expérience de ce stress particulier m’a été vivifiante. La vie se regarde différemment dans l’après.
Je profite également de l’opportunité de ce propos – 25 ans après l’évènement – pour remercier encore une fois toutes les personnes qui se sont investies sans compter pour la sauvegarde de la commune de Fully et de ses habitants. Il serait fastidieux de les nommer toutes et le risque d’en oublier serait trop grand mais je tiens à avoir une pensée toute particulière pour mes collègues et amis, premiers intervenants lors de cette crise MM. Joseph Darbellay, directeur des SI, André-Marcel Roduit, chef du service technique, Edwin Roduit, chef protection civile, tous trois décédés depuis ces évènements. Je remercie également la population de Fully, qui a suivi les ordres d’évacuation parfois avec réticence, mais toujours avec un remarquable sens civique.
Enfin, ma reconnaissance va au Département militaire fédéral et à M. Adolf Ogi, qui ont mis spontanément à notre disposition une compagnie de 70 hommes et leurs puissants moyens de déblaiement, sous le commandement du commandant Kaufmann. Leur engagement, dès le mercredi suivant la catastrophe, a permis d’économiser plusieurs centaines de milliers de francs et a été d’une aide inestimable pour Fully.
Propos recueillis par Juliana Bender

A droite : Bernard Troillet

A droite : Emile Terrettaz

Propos recueillis par Juliana Bender




